Pierre Perrin : Un crime d’état — poème pour une commémoration adulte [1998]

Pierre Perrin, Un crime d’état


À l’adresse des curieux, la version d’origine 1998
La gerbe et le salut commémorent non la paix, la victoire.
L’orgueil toujours prévaut sur la mort. Les braves encore
Dociles, qui tremblent sous les bannières, furent la chair
À boucherie. L’horreur était à jamais tue. L’exemple aussi
Tuait le doute soudain pire qu’un déluge de feu ennemi.

Guillaume ne parle en rien de tailler en pièces la piétaille.
Lou, du quart de cavalerie, Madeleine à sa suite tonnaient
Joyeusement sur les tranchées. Au réveil pourtant, la boue
Partout ; des boyaux, sortaient des rats à l’arme blanche,
Qui tenaient mal debout, qu’on poussait à l’assaut des gaz.

Et tous, terrés puis jetés sous la mitraille, abandonnés les
Fiancée ou femme, enfants, la maison, les moissons, fous
De voir tant de broyés, amputés vifs, brûlés aux bronches,
Pour rien mais pour toujours immolés par le fait du prince,
Juraient encore : plus jamais ça. La gerbe ne désarme rien.

Pierre Perrin, 11 novembre 1998

© Jean-Claude Salet in Pleine Marge, 1972

Le 11 novembre commémore l’armistice ; la gerbe avise la victoire ; la bravache prime encore. Les braves carcasses à boucherie, toujours, tremblent sous les bannières. L’horreur à peine ensevelie, la hiérarchie tuait le doute. Pour l’exemple, un peloton d’exécution parachevait le déluge du feu allemand.
Guillaume Apollinaire évoque peu la piétaille ; elle se faisait décimer. Il préfère le sein de Lou, plus fort qu’un quart de cavalerie*, pour tonner, d’un trait de plume, sur la tranchée. Au réveil pourtant, la boue partout ; des boyaux, sortaient des rats casqués, titubant, qu’on poussait, à l’arme blanche, à l’assaut des gaz.
Tous, terrés, jetés et rejetés sous la mitraille, arrachés la fiancée, la femme, les enfants, la maison, les moissons, fous de voir tant de broyés, amputés vifs, brûlés aux bronches, pour rien, pour jamais immolés par le fait du prince, les derniers juraient encore au monument : plus jamais ça !

[11 novembre 1998]

À paraître dans Des jours de pleine terre, sans doute


* « Tes seins  rempliraient un quart de cavalerie », Guillaume Apollinaire, Poèmes à Lou [L’attente,  poème 27]
2. La photo est de Jean-Claude Salet, parmi les vingt-quatre publiées dans Pleine Marge, le premier recueil paru en 1972.
3. Un document : Lettre du caporal Henry Floch à sa femme Lucie, le 4 décembre 1914. « Ma bien chère Lucie,
Quand cette lettre te parviendra, je serai mort fusillé.
Voilà pourquoi : le 27 novembre vers 5 heures du soir, après un violent bombardement de deux heures, dans une tranchée de première ligne, et alors que nous finissions la soupe, des Allemands se sont amenés dans la tranchée, m’ont fait prisonnier avec deux autres camarades. J’ai profité d’un moment de bousculade pour m’échapper des mains des allemands. J’ai suivi mes camarades, et ensuite, j’ai été accusé d’abandon de poste en présence de l’ennemi.
Nous sommes passés vingt-quatre hier soir au Conseil de Guerre. Six ont été condamnés à mort dont moi. Je ne me sens pas plus coupable que les autres, mais il faut un exemple.
Mon portefeuille te parviendra et ce qu’il y a dedans. Je te fais mes derniers adieux à la hâte, les larmes aux yeux, l’âme en peine. Je te demande à genoux humblement pardon pour toute la peine que je vais te causer et l’embarras dans lequel je vais te mettre.
Ma petite Lucie, encore une fois pardon.
Je vais me confesser à l’instant, et espère te revoir dans un monde meilleur.
Je meurs innocent du crime d’abandon de poste qui m’est reproché. Si au lieu de m’échapper des Allemands, j’étais resté prisonnier, j’aurais encore la vie sauve. C’est la fatalité.
Ma dernière pensée à toi jusqu’au bout. » Henry Floch.
[Fusillé le 4 décembre 1914, le caporal Henry Floch et cinq soldats ont été réhabilités par la Cour de Cassation le 29 janvier 1921 — Lettre reprise de la revue Florilège n° 169, p. 36, déc. 2017]

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