Pierre Perrin : Tombeau de papier [15 juin 2015], deux versions

Tombeau de papier

À Jean-François Mathé
In memoriam Claude Michel Cluny

La première version publiée par Spered Gouez n° 22
Entre naître et n’être rien, entre le cri et le silence –
L’un, à se hisser jusqu’à ses lèvres, crie la déchirure,
L’autre à feu froid, en fond de fosse, clôt la pourriture,
L’éternité pour le croyant, rien à qui rompt les œillères –
Vivre sa vie, quoi ? l’apanage d’une éclipse de la mort ?

Mais quelle éclipse ! Pour soi seul, tout un royaume !
Ébloui, on chancelle d’abondance. Tout potelé d’existence,
Écoute donc, la terre entière, les astres même t’interpellent :
— Ohé, petit prince à déjà tout presser entre tes doigts !…
L’hébétude domptée, on tend à tout éblouir, à son tour.

Les saveurs se lèvent, le désir crève la croûte. Aimer
Coupe le monde à coups de foudre. La lumière ruisselle.
On se fond tant, tant qu’on se croit l’autre devenu, aimé.
L’implosion par les pores de la peau sécrète un cosmos
À quatre mains. La caresse à la vie s’augmente, se perd.

Au secret, la solitude ; les scandales alentour. Apprendre
Tire dans le tas. La chance et la malchance… La justice,
Peau de lapin ! Tout dire est asocial et pointe le suicide.
Mais marre des ego, sans égaux, à guerres et à monuments,
Leur table rase, à eux gratis, et leurs aiguilles jusqu’au ciel !

Écrire à la craie suffit, devrait suffire, tendre une ardoise
Un peu magique, à qui aime, aussi rester crédule à croire
La tendresse, avant le saut, lui sans retour, vers l’inconnu
Trop sûr qu’on assigne aux animaux assassinés, nos amis.
Vivre est tout notre infini. Le cœur nous tienne les jours !

Pierre Perrin [15 juin 2015] in Spered Gouez n° 22, nov. 16

Entre naître et n’être rien, le cri et le silence ; entre se hisser jusqu’à des lèvres déchirées et clôturer en fond de fosse, à feu froid, la pourriture ; entre l’éternité pour le croyant et rien à qui rompt les œillères, qu’est-ce que vivre, sinon s’approprier l’infini particulier d’une éclipse de la mort ?

Peu importe le leurre. L’hébétude domptée, tout tend à éblouir. Les saveurs se lèvent, le désir crève la croûte. La lumière ruisselle. On se fond tant, qu’on se croit l’autre devenu, aimé. L’implosion par tous les pores sécrète un cosmos à quatre mains. La caresse à la vie s’augmente, se perd.

Au secret, la solitude ; les scandales, alentour… du camarade au kapo, du kolkhoze aux goulags, du Général à la chienlit, du p’tit livre rouge à Tian’an Men, de Khomeny à ses fatwas, du World Trade Center à Allah veut la burka, du rat Merah aux attentats, du principe d’égalité à Proust aux illettrés !

Tout dire est asocial et accule au suicide, mais marre des ego, sans égaux, à guerres et à monuments, leur table rase, à eux gratis, et leurs aiguilles jusqu’au ciel, des élites qui lévitent en corruption, quand écrire à la craie devrait suffire, sur une ardoise où lire la tendresse.

Pierre Perrin, inédit à paraître in Des jours de pleine terre

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