Pierre Perrin : Ève quaternaire, in La vie crépusculaire

Pierre Perrin, Ève quaternaire
[un poème de Chroniques d’absences, 1978]


© Philippe Debiève

Toi présente! – nos routes avaient divergé. Tes seins haut perchés brûlaient dans ma mémoire. Au large, aérienne, tu fendais les rires en tempête.

Sur tes pas, je finissais les nuits, tournées les tables chargées d’espoirs et de bouteilles, sur un lit de fer avec des maux de reins que même un charlatan n’eût pas voulu traiter. Cela ne m’empêchait pas, l’aube à peine apparue, quand les croissants sortent des boulangeries entre des mains ivres, de sonner à ta porte. Derrière ton judas, tu me faisais trépigner. J’enlevais ton peignoir telle une buée. Et sous les lèvres sommées de balbutier le désir, dans le jeu des paumes expertes plus douces que de l’herbe, nous trébuchions sur la moquette profonde comme une grange. Des noyés, s’ils nous avaient entraperçus, en auraient remonté le courant et sauté les écluses.

Le premier soir, au restaurant, tu avais lâché tes souliers pour enchaîner mes chevilles de tes pieds nus, écarté mes mollets pour t’enfourcher sur mes cuisses. J’étais comme du soufre. Alentour des trèfles devaient monter en graines sous la lune. Je ne pensais qu’à l’averse qui nous attendait et combien tu allais ruisseler.

D’autres fois nous marchions. À deux pas, les collines. Le souffle au clair et sans fatigue, nous montions. Au sommet, tes seins pointaient sous mes côtes. Et nous roulions, vaille que vaille, dans l’herbe haute, rêche et piquetée de violettes. Traversées les jambes, le frisson à profusion, et tes pupilles dilatées, tout l’horizon entre nos bras.

Ton apparition, ce soir. De nouveau, perdu ton adresse. Si par impensable hasard, tu viens à lire ce poème, jette-le, appelle-moi. Que je t’embrasse encore, même aux portes de l’agonie.

Pierre Perrin, repris dans La Vie crépusculaire, Cheyne éditeur, 1996 [épuisé]


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