Pierre Perrin : Roule ma mère, in Chroniques d'absence, 1978

Pierre Perrin, Roule ma mère
[un poème de Chroniques d’absence, 1979]

Comment éclatent les ravages ?

J’ai suivi ton œil droit tournoyer, s’enfoncer, s’affaisser. Excavation sous les pansements chaque jour plus fournis. « Ils » l’ont enchairé. Ta pupille s’est éteinte longtemps après que tu ne voyais plus. Or, de toujours, tu avais été sourde. Ainsi ta vie accentuait ton écart d’avec tout, jusqu’à la mort.

J’insiste lourdement, comme si je pouvais prendre le pouls du cancer.

Qu’étais-je, en face ? Un fils — qui avait sa vie, ses amours, toute indépendance. Mais je le traitais au plâtre, aux parfums, ce fils. Je pouvais réaborder à discrétion. J’étais vivant, et ne manquais pas de te le faire sentir !

Pauvres paroles, neige pourrissante…

Laisse-moi, me répétais-je, dents serrées. Tu accaparais mon temps — pourtant si peu ! Pour toi, j’étais le dernier écueil avant de mourir. Aujourd’hui, pleurer n’est qu’un spasme de la « conscience », un baume à quatre sous.

Il ne reste rien de ce qui pour moi a pu réaliser ta gloire. Ces virevoltes — tes jupes si longues — posées sur des glaïeuls. Sur les dalles, chaque samedi jusqu’à minuit, tu récurais à t’en user les poignets. « Elle est malade », disais-je en rentrant !

Froide, maintenant. Décervelée. Les vers seuls. La terre t’englobe, comme la maladie ton œil.

Ah ! si je pouvais t’embrasser de tout mon crâne !

Adieu, tes bras : ils m’enserraient, enfant. Tes pieds, presqu’asiatiques, ils te haussèrent jusqu’à mes joues. Les mots sont creux.

Le temps t’a peut-être insufflée dans mes veines ? À deux, nous courrons plus vite ?

Je piétine à survivre, maman.

Je trébuche à ton seuil comme au matin de ma naissance.

[in Chroniques d’absence, 1979 [cf. le parcours], repris dans Manque à vivre, épuisé]


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