Pierre Perrin : Prose pour un temps de mort, premier texte retenu et publié

Prose pour un temps de mort

À Louis Reymond [L’Âge malhabile, Rencontre, 1970]

1946À même le village, aux toits en petit nombre jusqu’au creux, dans sa crosse paysanne, la nuit était complète ; c’était à ne pas distinguer, pourtant en face de la maison, ni le fumier contre le cabanon des poules, ni le verger qui enfermait un grand jardin, maintenant dénudé pour l’hiver, pressé de sa terre noire, non plus qu’à deviner la division du chemin en sa fourche, au nœud de laquelle une croix était plantée et où naissait, outre un verger encore aux bras ouverts de mon enfance, le quartier nord de la campagne qui, s’il revenait des vallées au couchant, trouvait après des haies, des landes et des champs de labour, à nouveau, juste derrière la maison, une sorte de parc, des plus mystérieux.

Cependant j’étais entré sous la lumière au milieu la pièce. Le parquet de chêne et les meubles étaient beaux ; ils venaient d’être remis à neuf ! La lampe néanmoins n’éclairait pas les murs au papier blanc ni les chaises alentour. Aussi bien d’éventuels personnages ne m’auraient pas occupé. Je te regardais, stupéfait, drapé dans tes habits de fête et du dimanche. Ta tête, on l’aurait dite au cou de la plante de maman. Ton sang marbré d’une mort violette sur le visage entier me fascinait. Tu demeurais de plein éclat, sourdement sombre. Mais ma mémoire déjà dégrafait des torrents. Ton souffle nous avait abandonnés.

Plus tard, je reviendrais aux choses qui se conservent. Tes lettres, je les rechercherais et les mettrais souvent à ma portée. Avec le pain et l’eau, la table et le bûcher, la grange aussi seraient des lieux où tenter de te surprendre… Mais il ne reste rien au vrai, puisque tu n’as plus part à ma pensée. Au moins dans mes amours avec les autres, la mort n’est pas insurmontable. Je retrouve leurs chemins à discrétion, leurs pleurs et leurs éclats ; et dans l’ombre où je me tiens je peux parfois m’assurer de leurs joies. Serait-ce que la mort ne m’a pas délivré de ma passion pour toi ? Ou serait-ce plus simplement que je la condamne ? Je veux toujours savoir au-delà de la fin. Cependant je demeure seul. Et je sais bien que la maison est vide, que tu ne viendras plus jamais éclairer mes semaines et que ta main je ne la tiendrai plus, ni ta voix dans le soir quand le feu meurt si près de nous encore à table pour la nuit. — Continuer la lecture


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